Cette insurrection, ce refus a pour origine un moment précis, très furtif. J’étais dans le métro, comateuse à souhait, affalée sur un strapontin. Quand je suis dans cet état, je tombe dans une sorte de torpeur, cotonneuse, un peu comme quand on est fébrile et qu’on se sent flotter doucement, tandis que les autres, en forme et vigoureux, s’agitent autour de vous. Non, je ne prends rien. C’est vraiment comme ça que je me sens quand je suis balade ou fatiguée. Assez souvent, donc...
Parenthèse ouverte : repenser au fait que j’ai souvent l’impression de flotter et me poser la question : est-ce que c’est grave, docteur ? Parenthèse fermée.
Or, quand je suis comme ça, assise, l’œil hagard, une seule chose peut me bouleverser, me réveiller : la beauté d’un cul. Oui, je sais, ça semble cru comme ça. Mais si on reconstitue la scène, c’est tout à fait normal. Je suis assise et le moindre mouvement me coûte un effort considérable, alors, qu’est-ce qui vient naturellement s’imposer à ma vue ? Le cul de ceux qui sont debout. Je serais naine, ça serait les genoux. Une géante, les seins. Mais là, c’est le cul.
Et étant d’une nature dite hétérosexuelle, c’est quand même le cul masculin qui a le plus d’effet sur moi... Alors, vous me direz, vous n’avez jamais vu de mecs cul nu, dans le métro. Moi non plus, d’ailleurs... Mais ne surtout pas négliger la force évocatrice d’une étoffe bien moulante qui fait imaginer le rebondi de la fesse, qui te fait tout de suite savoir si c’est un cul pulpeux ou plutôt musculeux. J’aime bien les deux, l’essentiel étant qu’il soit rond. Ce que je préfère, c’est le cul moulé au jean. Un beau fessier de mec, pas inexistant, du genre qui s’impose à la vue, qui se détache bien de la cuisse, serré dans un beau jean suffisamment porté, pour qu’il ait parfaitement épousé les formes de son propriétaire. Je... ... ... ... ... . Orgasme.
Cette vue-là a sur moi un pouvoir rédempteur non négligeable, et voilà-t-il pas qu’une mode nouvelle incite les jeunes gens à se vêtir désormais de jeans XXXXXXL, dans lequel ils pourraient aussi bien pratiquer l’apnée, le dos crawlé, la brasse papillon... Bref, maintenant, les mecs nagent dans leur jean. Et ça me gâche mon plaisir. Et ça, c’est mal...
Or, donc, le moment qui déclencha ma révolte est précisément celui où, assise dans le métro, je n’avais sous les yeux que des plis. Normalement, c’est un cul que j’aurais dû voir. Que nenni. Que des plis. Plein. Du jean, du jean, rien que du jean. Il était où, le cul du jeune homme debout devant moi ? Hein ! Perdu au fin fond de son jean, dans un caleçon à la taille tout aussi démesurée.
Nan, nan, ça va pas. Faut arrêter tout ça.
Nous, les filles, on les compte sur les doigts d’une main, et encore on n’est pas obligé d’en avoir cinq, les plaisirs des yeux que nous offrent les hommes. Y a le visage. Ouais. La silhouette, ça compte aussi et pis, surtout, quand même, le cul. C’est ce qu’il y a de plus évident, de plus beau chez un homme ! Non, je m’emporte. J’oubliais la beauté intérieure.
Les hommes, eux, ils ont plein de coins où poser les yeux : les décolletés, les fringues moulantes, les minijupes, les chaussures à forte connotation sexuelle (bottes, cuissardes, talons hauts, etc.) ou autres, si le phantasme de monsieur est la petite fille sage ou la secrétaire sévère.
Bref, j’ai l’impression, que d’une manière consciente ou pas, les femmes s’attachent beaucoup plus à correspondre aux phantasmes des hommes, qu’eux aux nôtres. Peut-être, me trompe-je... Point généraliser, je ne dois, me disait maître Yoda, pas plus tard qu’hier, mais bon.
Quels sont nos phantasmes, me direz-vous ? En ce qui me concerne, c’est tout sauf les chippendales. Ces rois de la gonflette qui copient à la perfection les déhanchements des femmes, sauf qu’ils ne sont pas des femmes et que, nous, on n’est pas des hommes. Le phantasme, il se trouve ailleurs. J’aurais envie de dire, concentré dans le cul d’un homme, mais là, je m’égare encore. Moi, je peux deviner la personnalité d’un mec rien qu’à son cul. Ouaip ! Peut-être que j’aborderai la question complexe des phantasmes féminins, dans une autre aventure. Mais là...non.
Pour conclure, ces jeans sont laids, mais ça, c’est affaire de jugement. Quand je vois un mec avec l’entrejambe au niveau des genoux, je ne peux m’empêcher d’imaginer une malformation génitale... C’est le côté obscur du phantasme, le gore, pas celui qui fait rêver. Je trouve ça moche. Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel, il est dans le fait que je me sens privée d’un des rares plaisirs des yeux que la gent masculine daigne nous offrir, à nous, les femmes.
Et donc, ma révolte est née d’un sentiment de frustration. Je m’attendais à voir un cul. Et non, rien. Que dalle.
A noter que la mode des tailles basses sévit aussi chez les filles. Sauf que nous, le jean continue à rester moulant. C’est juste le niveau qui baisse. La dernière fois que j’ai essayé un jean taille basse, j’ai presque’ envisagé une épilation du maillot.
Elle est où, la justice dans tout ça ? Et l’égalité des sexes, hein, elle est où, là ? Je ne la vois plus, perdue dans les replis d’un jean XXXL...