Emménager, c’est bien. Tu changes la déco, tu changes d’horizon, tu te fais de nouveaux amis, de nouveaux voisins. Bref, la nouveauté avec, aussi, tout ce qu’elle peut receler d’inconnu, de secret. Les fissures, les fenêtres qui ferment mal, les prises qui ne fonctionnent pas, c’est toujours après que tu les découvres, jamais au moment de la visite.
Dans le cas précis que j’évoque, ce qui faisait défaut concernait l’éclairage et bien que l’idée d’avoir exclusivement recours à des bougies ait pu me séduire un temps, c’est malgré tout vers le progrès que mon sens pratique et mon instinct de survie me portèrent. Ce qui impliquait un passage obligé par un magasin de bricolage.
Ca tombe bien. J’adore les magasins de bricolage. Une fois que tu as traversé les premiers rayons, ceux où plantes vertes, nains de jardin et éléments de décoration t’attirent inexorablement vers l’intérieur, tu découvres alors le saint des saints, la forêt enchantée où des mâles, libérés temporairement de bobonne et de la marmaille y afférente, déambulent, nus - non, ne nous emportons pas - du moins, nonchalamment en leur domaine, accueillant la moindre représentante du sexe opposé avec tous les égards que l’on peut avoir pour un spécimen rare et convoité s’aventurant en des lieux généralement réservés aux élus de Monsieur Bricolage, aux initiés de la clé de douze, aux virtuoses de la douille.
Très vite, je devais choisir MON vendeur, celui qui me guiderait dans les dédales du labyrinthe sacré, celui par lequel me seraient révélés les secrets ancestraux de la bricole.
Mon guide, mon demi-dieu, mon maître.
Aussi, se devait-il d’être à la hauteur des compétences que je lui prêtais : clair comme un guide, beau comme un dieu, chien comme un maître...
Mieux valait vagabonder, tourner longuement en rond, quitte à connaître les rayons par cœur, plutôt que de sauter sur le premier blaireau venu.
Une demi-heure passa avant que je puisse établir un premier contact.
Le tout étant de tracer une trajectoire aléatoire, qui me placerait inexorablement sur sa route.
Regard de biche perdue.
Je peux vous aider ?
Battements de cils émus.
Je... je n’sais pas...
Mais que cherchez-vous au juste ?
Eh bien, c’est-à-dire que...
Léger rosissement des joues précédant l’aveu que j’allais lui faire.
Voilà, je suis nulle en bricolage et je voudrais faire de l’électricité dans ma chambre.
C’est-à-dire ?
J’ai deux fils qui pendouillent au plafond et j’ai beau les trifouiller. Impossible d’allumer une ampoule.
Vous avez appuyé sur l’interrupteur ? Œillade meurtrière. Pôv’con, je faisais mumuse avec mes premiers interrupteurs que tu n’étais pas encore né !
Ah d’accord ! Humour ! Ils sont tous comme ça vos collègues ou je peux en trouver un dans la catégorie : poids plus légers ?
Regard courroucé, menace de battre en retraite, généralement, ça marche.
Désolé, je suis parfois lourd... C’est beau la lucidité !
Alors, apparemment, vous avez un problème de raccord. Est-ce que vous êtes équipée ?
En ça, non...
Pas vraiment...
Bon alors, il vous vaut une visseuse, un jeu de dominos, une pince à dénuder.
Le regard que je lui lançai alors était peut-être vertigineusement vide, mais en fait, il trahissait un profond émoi mêlé d’une énorme confusion. Un mec beau comme Johnny (pas monsieur Vavances, non, l’autre, Johnny le presque profond), qui venait me susurrer que j’étais une petite vicieuse, qu’il jouerait bien aux dominos avec moi et que me dénuder ne lui déplairait pas... à la pince - là, ça devenait plus flou. A épiler, la pince ?... Comprends pas...
Vous avez l’air dubitatif.
Non, enfin, si. Mais comment vous dire... rien compris à c’que vous m’avez dit. Enfin, je pense, ou sinon...
Sinon, quoi ?
Nan, rien.
Alors, avec la condescendance du mâle dominant qui offre sa protection à la femelle de son choix, il accepta de m’accompagner à travers les rayons.
Nos adieux furent déchirants, mais la note salée tendue par la main glaciale du caissier m’aida à atténuer la douleur, puisque, c’est bien connu, pour oublier une souffrance, rien de tel que d’en éprouver une encore plus grande.
Jamais, je ne revis mon vendeur aux doux yeux de braise et à la croupe cambrée, mais chaque fois que je change une ampoule, il réapparaît dans mes souvenirs. Et c’est le genou tremblant, l’œil mouillé que je redescends de l’escabeau pour aller m’écrouler en position fœtale sous ma couette et repenser en toute quiétude à cette complicité qui nous avait réunis l’espace d’un instant, au beau milieu des outils et des machines.