Proposés sur le forum nanook , voici quelques textes des membres du forum poètes de la banquise (Dragounet, LaHyenne, Judas Bricot, Nawenn, Funram, Emkalan, Frédo) sur le thème "La mort".
La mort
D’un autre. La prendre en pleine gueule, salement
Les yeux mi-clos, plonger dans son néant.
Je n’ai rien compris. Je l’ai vu partir.
Il a souffert. Impossible autrement,
Gravée dans ma rétine, son agonie.
Les sphincters qui se dilatent, la pisse,
Si sa mort clinique me saute aux yeux,
Sa mort en vrai, je ne l’accepte pas.
Son cœur est mort, mais il vit dans le mien.
Encore. Longtemps, j’ai voulu le tuer
Pour l’oublier. Faire le deuil est si long.
Il m’a hantée. Pour la voir de plus près,
J’ai joué avec la mort. Risques fous,
Veines tailladées, juste pour savoir
Pas pour mourir. Faire comme lui, histoire de
Comprendre ce qu’il a vu juste avant.
Quête impossible et vaine, mais nécessaire.
J’ai survécu. J’aurais pu y rester.
Sensation d’être comme une rescapée.
Coupable de lui survivre. Puis moins,
Accepter sa mort. Briser les chaînes
Qui me retenaient au passé avec lui.
De son vivant, je le haïssais
Autant que je l’aimais. Comment faire
Le deuil, lorsqu’ on n’a pas fait la paix ?
Etre en guerre avec un spectre. Combat
Perdu d’avance. Ennemi invisible
Comment tuer quelqu’un qui ne vit plus ?
Mais pour moi, c’était une question de vie,
De ma vie, de mort, de ma propre mort.
La victoire s’imposait. J’ai fait la paix.
Son fantôme a rejoint ceux du passé.
Il n’a plus à errer entre deux mondes
Quant à moi, je peux vivre, libérée.
Le brouillard levé, les limbes dissipés.
Sa mort en pleine gueule m’a fait du mal,
Mais je ne regrette rien, si c’n’est lui...
Vivre, c’est mourir un peu. Alors, quitte
A mourir, autant vivre comme on veut.
(Dragounet)
Obscure clarté Feu de colère,
Tout de blanc vêtu
Qui jadis fut acier
Déferle sur nos pères
Enneigés mais têtus
Etouffant tous ces fiers
Amers soldats armés
Qui marchaient inconscients
Du danger qui planait
Au dessus de leurs têtes
Et qui se préparait
A larguer son histoire
Transformant en fumée
Leurs maigres idéaux
Casque doré qui fond
Cerveau qui se rétracte
Lourd mélange de plomb
Même leurs fusils éclatent.
Transformée en passoire
L’invincible armée
Qui cherchait sabre au clair
A défier l’ennemi,
Et brûla tête en l’air
Chair fumante de nuit.
Tas de cendres malsain
Fumier fumant familier
Char explosé de chaleur
Carbonisé en morceaux
Des cadeaux
Qui tombent du ciel
Par milliers
Mais ils n’ont plus
De souliers
Qui ont fondu
Comme Noël
Qui n’est plus.
Et leurs traces noires
Au milieu de la neige
Font de grandes traînées
Comme un souffle
Le dernier
Un râle de mort
Noirceur qui tombe encore
Et réconcilie
La blancheur de la neige
Et l’odeur de la nuit.
(LaHyenne)

Cette lettre je l’ai écrit, il y a quelque temps quand j’étais encore ici, quand j’avais encore le temps, tu le sais puisque tu me lis maintenant, j’espère que tu vas m’entendre, un peu, de nouveau, ne te trouble pas... Qu’il fut bon le temps en ta présence, qu’il furent bon ces jours-là où nous allions, te rappelles-tu ?! Tu as reçu cette lettre froide des mains de l’huissier ce matin, je le sais, j’ai senti ton souffle décacheter l’enveloppe, ta main, fébrile retenir ses larmes... Difficile... Que pourrais-je te dire, encore ? Que je ne serai jamais bien loin, que la vie doit continuer, que le passé n’est plus et que seul ton présent compte maintenant... Sans moi... Peu importe tu le sais, il y a des choses auquel l’on ne peut pas grand chose... Il nous restait temps à construire, tant à sourire... Ce que j’aimerais une nouvelle fois te prendre dans mes bras... T’embrasser une dernière fois... Je sais que je n’en ai pas eu le temps, pardonne-moi pour ce départ impromptu, comme un voleur, un peu... Elle est venue, et m’a simplement fermé les yeux je crois, je ne me souviens plus, cette heure est si floue...
Ne te désespère pas... Ecoute, je te parle encore, et serai toujours là quand tu en auras besoin... Je te laisse tout ces souvenirs, nos chers souvenirs, prends-en soin, si tu le souhaites... Et surtout prends ton temps, ce que je n’ai pas vu, ce que je n’ai su faire ou dire, ajoute-les à notre mémoire commune, si par hasard tu te trouves à les vivre...
Voilà, je te quitte, je te dis au revoir, à bientôt, puisque la coutume le veut, puisque c’est ainsi et qu’il n’y a rien à y faire... Prends soin de toi, je t’aime...
(Judas Bricot)

Assis sur le bord du trottoir,
Nous regardons les rêves échouer dans le caniveau.
Le chat social fait le gros dos
Et la Mort se marre.
La Mort,
Avec sa voix faite de faux accords,
Elle se marre à n’en plus finir.
Ce serait si plaisant de mourir de rire.
La Mort au sourire grimaçant,
Celle qui te fait claquer des dents,
La Mort qui dit en te pointant du doigt :
"La vie n’est jamais qu’un carrefour
De bons et de mauvais choix".
(Nawenn)
Mors Venit La Mort vient aux heures les plus gaies, les plus sombres,
Virevoltante, fluide, ombre parmi les ombres,
Aux multiples visages, aux multiples expressions,
Mais le résultat reste le même, de toutes façons.
La Mort, dansante, qui te montre de la main ton destin,
Obscure, chantante, qui te prend et te croque en son sein,
Morsure luisante, qui t’approche et t’annonce qu’elle vient,
Torture hurlante, qui t’attrape et t’avale vite et bien.
La Mort s’annonce et vient, dans toute sa splendeur,
Ou bien nul ne prévient, surgit avec horreur,
Figure impressionnante, écrasant de sa grandeur,
Allégorie bouillante, emportant dans la froideur.
La Mort est telle qu’elle est, partie même de la Vie,
Qu’importe de quelle manière, avec elle on finit,
S’il y a bonheur sur Terre, elle en fait partie,
N’est-ce pas dans le malheur qu’on reconnaît ses amis ?
(Funram)

Il y a une rose flottant dans le vent,
Ouverte, telle des dizaines d’élytres vermeilles,
Entre moi et le ciel noir du dernier orage
Que je verrai. La pluie tombe, délicatement.
Désormais, je ne connaîtrai plus les éveils,
Ni le bonheur qu’elle soit ma première image.
Le sang coule de mes veines, mon regard se perd,
Quelque part dans ces herbes oscillant au vent,
Emportant mon souffle. Je m’étends au monde.
Les gouttes sur mes lèvres me semblent amères,
J’aimerais tant que ces larmes soient siennes. Pourtant,
Je sais que je suis seul. Les pleurs du ciel m’inondent.
Cet instant n’est-il donc que regrets et peines ?
Je me souviens avoir trouvé la mort belle,
N’était-ce que fantasmagorie de poète ?
Nul ange ne viendra m’emporter dans ses pennes,
Aucune faucheuse à qui répondre à l’appel.
Tant pis, je partirai avant la tempête.
Il y a une rose flottant dans le vent,
Ouverte, telle des dizaines d’élytres vermeilles,
Entre moi et le ciel noir du dernier orage
Que je verrai.
(Emkalan)

Une faux sans nom
Et une faux jeton
M’ont mené là
J’étais un honnête brigand
Mais une fille m’a balancé
C’était la fille du timbalier
Pour quelques mots méchants
Et des promesses en trop
On ne badine pas
Mesdames, messieurs
Avec ces choses-là
C’est le frère et le vieux
Qui me l’ont dit
Ce sont des gens sérieux
Avec leurs fusils
Alors je suis crevé
Et il faisait beau
Et ça sentait le blé
Et le pain tout chaud
Puis la Mort est venue
Et je l’ai trouvée vieillie
Mais je me suis retenu
Et je n’ai rien dit :
La pauvre on la comprend
Avec tout son boulot
Elle n’a plus le temps
De s’occuper de sa peau.
Moi, je trouve ça dommage
Elle n’a que des oripeaux
Enfin, c’est plus de son âge
De jouer les jolies Margot
Elle pourrait être belle
Si elle se soignait un peu
Mais elle n’est pas de celle
Qui joue à ce jeu...
Elle m’a montré le chemin
Et elle est repartie
Elle m’a montré le chemin
Et elle n’a rien dit
Alors je suis là
Et je regarde
Comme vous tous
Comme nous tous
Et j’aime à nouveau.
(Frédo)